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I. Dreyfus et la France avant lAffaire (1870-1894)Les origines familiales dAlfred DreyfusLhistoire de la famille Dreyfus illustre lintégration des israélites alsaciens et lorrains au sein de la nation française. Très attachés à la France et engagés dans la modernité, lindustriel Raphaël Dreyfus, son épouse, Jeannette, et leurs enfants subissent avec douleur la défaite de 1870. Pour que sa famille échappe à loccupation allemande, Raphaël opte pour la nationalité française, tandis que, pour sauvegarder les intérêts familiaux, Jeannette Dreyfus et laîné des fils, Jacques, restent à Mulhouse. Le parcours professionnel dAlfred DreyfusNé à Mulhouse en 1859, Alfred est animé dun patriotisme ardent ; il veut uvrer à la reconquête de lAlsace-Lorraine et choisit la carrière militaire, quil mène avec succès. Reçu à lÉcole polytechnique en 1878, il suit les cours de lÉcole dapplication de lartillerie et du génie de Fontainebleau, puis de lÉcole de pyrotechnie de Bourges. Promu capitaine le 12 septembre 1889, il est admis à lÉcole supérieure de guerre, dont il sort breveté détat-major, avec la mention « très bien », classé 9e sur 81. En janvier 1893, il entre comme stagiaire à létat-major général de lArmée. Lucie Hadamard et Alfred DreyfusLe 21 avril 1890, Alfred Dreyfus épouse Lucie Hadamard (1869-1945). La cérémonie religieuse est célébrée dans la synagogue de la Victoire par le grand rabbin Zadoc Kahn (1839-1905). Disposant de revenus confortables, le jeune couple emménage dans un appartement à proximité de lÉcole militaire. Ils auront deux enfants : Pierre (1891-1946) et Jeanne (1893-1981). II. 1. La République contre Dreyfus (1894-1897)La justice sacrifiée : le procès de 1894La défaite de 1870 a plongé la France dans le doute, et son armée dans la hantise de lespionnage. Lantisémitisme et la peur des étrangers marquent la société et ses représentations. Une lettre (« bordereau ») trouvée à lambassade dAllemagne révèle quun espion se cache parmi les officiers de létat-major français. Le capitaine Alfred Dreyfus est suspecté. On lui reproche dêtre juif et dêtre un officier moderniste. Son arrestation, le 15 octobre 1894, puis son procès devant le conseil de guerre, en décembre, résultent dun complot et montrent leffondrement des principes démocratiques. Jugé coupable du crime de haute trahison, il est condamné à la dégradation et à la déportation. Dreyfus au cur de lantisémitisme : dégradation et déportationLes gouvernants et les parlementaires sont impuissants à résister aux assauts de lopinion publique et à largument de la raison dÉtat. La condamnation dAlfred Dreyfus conforte les thèses antisémites. Les conditions dapplication des peines infligées au prisonnier sont terribles. La grande « parade » de la dégradation a lieu, le 5 janvier 1895, dans la cour dhonneur de lÉcole militaire, devant une foule abondante qui crie sa haine des juifs. Au cours de son transfert vers lîle de Ré, avant son départ pour la Guyane, il manque dêtre lynché par la foule. Cette violence populaire, excitée par la presse antisémite et nationaliste, menace lÉtat de droit et lhéritage démocratique. II. 2. La survie pour lhonneur à lîle du Diable (1895-1899)Déporté à lîle du Diable, lune des îles du Salut en Guyane, le capitaine Dreyfus subit un isolement total. Ladministration pénitentiaire lui impose un régime de détention de plus en plus dur. Il lui est interdit de parler à quiconque. Les vexations sont permanentes, les humiliations systématiques. En septembre 1896, il est enfermé dans sa case et mis aux fers la nuit. Ladministration des Colonies et le ministre André Lebon ont réagi très violemment à la fausse nouvelle de son évasion, lancée par Mathieu Dreyfus pour réveiller lopinion publique. Il ne pourra plus voir la mer. Le nombre de gardiens affectés à sa surveillance ne cesse daugmenter. Alfred Dreyfus résiste pourtant, grâce à son courage individuel et à sa foi dans la justice de son pays. Le soutien de sa femme et de sa famille se manifeste heureusement par leurs lettres et par celles quil peut leur envoyer. Sans nouvelles du monde extérieur (car son courrier est censuré de toute information précise), il lutte pour sa réhabilitation et adresse en vain des missives aux plus hautes autorités de la République. Le 16 novembre 1898, il est enfin informé, sur instruction de la Cour de cassation, quune procédure de révision a été lancée sur le jugement qui la condamné. Mais ladministration des Colonies lui refuse les moyens de préparer sa défense. Le 9 juin 1899, Dreyfus quitte lîle du Diable pour ne plus jamais y revenir. III.1. La bataille pour la justice (1895-1998)Les premiers dreyfusardsMathieu Dreyfus veut obtenir la révision du procès et la réhabilitation de son frère. Aidé par lavocat Edgar Demange, il multiplie les démarches auprès des hommes politiques et des journalistes. Dès 1895, les premiers dreyfusards se rassemblent. Comprenant que le motif de larrestation a ses racines dans le préjugé antisémite, le grand rabbin Zadoc Kahn, lécrivain Bernard Lazare, lhomme politique Joseph Reinach luttent pour sauvegarder lémancipation civique des juifs et les droits de laccusé à un jugement équitable. Ils sont rejoints par des protestants, tel lhistorien Gabriel Monod, puis par Émile Zola. Mathieu enquête et soupçonne le commandant Walsin-Esterhazy. Bernard Lazare rédige une brochure démontrant linnocence dAlfred Dreyfus, Une erreur judiciaire. La vérité sur laffaire Dreyfus (novembre 1896). La vérité en marcheDe son côté, le lieutenant-colonel Picquart, nouveau chef des services secrets, découvre le « petit bleu » adressé à lattaché militaire allemand Schwartzkoppen et portant lécriture dEsterhazy. Mais ses supérieurs, les généraux de Boisdeffre et Gonse, refusent de lentendre et lenvoient en Tunisie. En octobre 1896, le colonel Henry rédige un faux (le « faux Henry ») pour détourner les soupçons et accabler Dreyfus. Averti, le vice-président du Sénat, Scheurer-Kestner intervient. Le 16 novembre 1897, Mathieu Dreyfus dénonce Esterhazy comme lauteur du bordereau. Laffaire Dreyfus devient une affaire politique. Après un court procès, Esterhazy est acquitté le 11 janvier 1898. Indigné, Zola adresse une lettre ouverte au président de la République, publiée sous le titre « Jaccuse… ! » le 13 janvier 1898, dans LAurore, le journal de Clemenceau. Cette lettre lui vaut un procès, une condamnation et lexil. III.2. LAffaire : une passion française (1898-1899)La France diviséeLopinion publique se divise en deux camps : les dreyfusards et les antidreyfusards. En février 1898, Ludovic Trarieux et Auguste Scheurer-Kestner décident de fonder la Ligue française pour la défense des droits de lhomme et du citoyen. Maurice Barrès et Ferdinand Brunetière fondent la Ligue pour la patrie française. Zola est défendu par des intellectuels et des artistes. On trouve parmi eux Anatole France, les membres de la famille Halévy, ou encore ceux de La Revue blanche (les frères Natanson, Lucien Herr, Léon Blum, Julien Benda, Robert Dreyfus, Charles Péguy), qui rompent officiellement avec Barrès. Le socialiste Jean Jaurès fait dAlfred Dreyfus le symbole de lhumanité souffrante. À la suite du procès de Zola, Picquart est arrêté. Mais, en août 1898, le colonel Henry reconnaît avoir fabriqué un faux et se suicide. Esterhazy senfuit à Londres et le gouvernement est discrédité. Les preuves de la machination contre Dreyfus saccumulent, tandis que le gouvernement et le Parlement, dominés par le pouvoir militaire et une opinion excitée par la presse, menacent le travail de la Cour de cassation, qui a été saisie à la fin du mois de septembre 1898. Vers la révisionLe combat pour la révision du procès Dreyfus devient le combat pour la justice dans la République. Les adversaires de Dreyfus sopposent en vain au processus de révision, en appuyant le vote dune loi dessaisissant la Chambre criminelle de la Cour de cassation. Mais, le 3 juin 1899, les magistrats cassent le verdict de 1894 et convoquent Alfred Dreyfus devant un nouveau conseil de guerre à Rennes. III.3. Le déferlement antisémiteLes imagesPrésentes dans le dessin de presse, laffiche et la carte postale, pour stigmatiser la « République juive », notamment au moment du scandale de Panama, les caricatures déferlent durant lAffaire, surtout en 1898 et 1899, avec une violence inconnue jusqualors. Si lantisémitisme peut exister sans images, ceux qui veulent exciter lopinion publique contre les juifs utilisent systématiquement un vocabulaire graphique inspiré des imageries traditionnelles antisémites et anticléricales. Les caricaturistes, anonymes ou célèbres, tels Willette, Caran dAche, Forain, Orens, Le Petit, rivalisent dimagination dans leurs attaques contre Alfred Dreyfus, les juifs, Zola et les dreyfusards. Par leurs couleurs, par leur nombre, par leur obscénité et par leur cruauté, les représentations de La Libre Parole, de La Croix, du Pilori, de LAntijuif, du Psst… ! ou du Musée des Horreurs ont un impact qui surpasse celui des caricatures dreyfusardes. Les faitsEn 1898, des émeutes antisémites éclatent dans plus de cinquante-cinq villes, dont Paris, Marseille, Nantes, Rouen, Lyon, Bordeaux, Angers, Nancy. Les cris de « Mort aux Juifs ! », « À bas Zola ! », « La France aux Français ! » accompagnent ces manifestations, qui menacent physiquement les juifs et détruisent synagogues et commerces. Cette vague de soutien au chef antisémite Édouard Drumont se prolonge jusquen 1902. En Algérie, colons et autochtones contestent aux juifs la citoyenneté française acquise par le décret Crémieux en 1870. Dès 1897, des pillages et des pogroms font de nombreuses victimes, sous les yeux des soldats, tardivement chargés de rétablir lordre. Max Régis, le chef de la Ligue antijuive, jouit dune grande popularité. En mai 1898, Drumont est élu député de la province dAlger. IV. Le choc du procès de Rennes (1898-fin 1899)Une opinion mondiale pour Dreyfus Les réactions juives à laffaire DreyfusSi lopinion française est majoritairement hostile à Dreyfus, lopinion internationale lui est presque unanimement acquise. Le procès de Zola a fait retentir les échos de lAffaire à létranger. Lengagement de lécrivain y est très admiré et y suscite un mouvement de protestation en faveur de Dreyfus. La dégradation dAlfred Dreyfus a alarmé le journaliste et écrivain juif viennois Theodor Herzl (1860-1904). En 1896, il publie Der Judenstaat (LÉtat des Juifs), où il prône la nécessité pour les juifs davoir leur propre État. En août 1897, à Bâle, il réunit le premier congrès sioniste, qui prend la résolution de fonder un foyer national juif. Le moment international du procès de Rennes (été 1899)Après larrêt de révision, Alfred Dreyfus est ramené en France. À lété 1899, il est rejugé à Rennes. La ville devient le centre du monde. Si Lucie et Alfred Dreyfus reçoivent les hommages de milliers de personnes, les menaces antidreyfusardes sont réelles : lun de leurs avocats, Fernand Labori, est blessé par un coup de revolver. Malgré la qualité de la défense, le procès bascule à nouveau dans larbitraire et la parodie de justice. Le verdict prononcé par la cour militaire, le 9 septembre dix ans de réclusion et une seconde dégradation , réjouit les antidreyfusards et scandalise les dreyfusards. Après le verdict (septembre-octobre 1899)Alfred Dreyfus, en mauvaise santé, ne peut supporter une longue détention. Mathieu Dreyfus brave Clemenceau, Labori et Picquart : aidé par Reinach, Millerand et Waldeck-Rousseau, il obtient la grâce présidentielle dÉmile Loubet pour son frère, le 19 septembre. Désormais libre, Alfred Dreyfus, décidé à faire réparer lerreur judiciaire dont il est la victime, déclare : « Le gouvernement de la République me rend la liberté. Elle nest rien pour moi sans lhonneur. » V.1. Les temps de la réhabilitation (1900-2006)« La liberté nest rien sans lhonneur » (1900-1905)Alfred Dreyfus retrouve les siens chez sa sur Henriette Valabrègue, à Carpentras, puis part en convalescence en Suisse pour plusieurs mois. Il rencontre pour la première fois ceux qui le soutiennent et comprend la lutte quils ont menée pour lui. Avec les dreyfusards restés fidèles quand beaucoup dautres le rendent responsable de léchec du procès de Rennes , il recherche les faits nouveaux justifiant une seconde saisie de la Cour de cassation. 1906 : larrêt de la Cour de cassationLa mort brutale de Zola, en septembre 1902, et lengagement de Jaurès, lors dun grand discours à la Chambre en avril 1903, aboutissent à louverture dune enquête menée par le ministre de la Guerre, le général André. La découverte de nouvelles machinations décide le gouvernement dÉmile Combes à saisir la Cour de cassation, le 26 décembre 1903. Enfin, le 12 juillet 1906, un arrêt de la Cour de cassation réhabilite pleinement Alfred Dreyfus au plan judiciaire. Mais sa réintégration dans larmée nest pas accompagnée de la promotion au rang quil aurait dû avoir sil navait pas subi le préjudice de larrestation. Soucieux de sa dignité, Alfred Dreyfus décide alors de démissionner. Officier de réserve, plus patriote que jamais, il reviendra sous les drapeaux durant la guerre de 1914-1918. V.2. Le défi de la commémorationAprès juillet 1906, laffaire Dreyfus semble avoir une fin heureuse. Mais il nen sera rien. Cette victoire du droit et de la vérité reste très fragile. Pour ses ennemis, elle renforce lidéologie de lAction française, qui, jusquaprès la défaite de Vichy, persiste à voir dans la réhabilitation de Dreyfus la fin de la France éternelle, de sa « race » et de sa grandeur. En 1945, condamné à la réclusion à perpétuité et à la dégradation nationale, le chef de lAction française, Charles Maurras (1868-1952), sécrie : « Cest la revanche de Dreyfus ». Ainsi, lAffaire a pris une place centrale au xxe siècle, où la référence au combat dreyfusard anime de manière récurrente les mobilisations politiques et humanitaires. Paradoxalement, la personnalité dAlfred Dreyfus reste largement méconnue. Oublié par les uns, outragé par les autres, lhomme disparaît de lhistoire comme de la mémoire. Comparé aux glorieuses figures nationales de Zola, de Jaurès ou même de Picquart, ou à celle, active et dévouée, de son frère Mathieu, Alfred Dreyfus a du mal à émerger comme acteur de la lutte pour sa réhabilitation. Il fut pourtant un héros par sa résistance à la raison dÉtat et par sa fidélité aux idéaux démocratiques et à la France. Certes, les héros de lAffaire ont eu une fortune cinématographique. Néanmoins, lerrance à travers Paris de la statue Hommage au capitaine Dreyfus (1986), sculptée par Tim, montre à quel point il a longtemps été difficile dhonorer publiquement la personne dAlfred Dreyfus. |